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Déforestation, Biodiversité, Peuples autochtones

par Michel Vanderpooten, Docteur en histoire, responsable du Comité éthique et scientifique d’Indibio. Ouvrage à paraitre prochainement.

Les forêts de la planète

Qu’est-ce que la forêt ? Déjà une controverse ! La FAO[1] donne une définition très large et ne différencie pas plantations industrielles (monoculture, très faible diversité) et forêts primaires (diversité maximale).

La forêt tropicale humide, qui s’étend d’un tropique à l’autre en Amérique, en Afrique et en Asie est concernée en priorité par la déforestation. Toujours verte, installée sur des sols pauvres qu’elle protège de l’érosion depuis 40 mètres de haut, elle maintient les équilibres hydrologiques régionaux et modère les variations climatiques. La forêt participe au recyclage du CO2. Cependant l’expression « poumon de la planète », pour les forêts anciennes comme la forêt amazonienne, n’est pas exacte : seule la forêt en croissance a un bilan positif de ce point de vue.

Nous ne connaissons que 2% à 3% des formes de vie de notre planète. Au moins la moitié de ces espèces vivent dans les forêts tropicales. Nous ne nous rendons guère compte au quotidien de l’importance primordiale de cette diversité, tant nous sommes assujettis à notre quotidien, aux dix animaux et vingt plantes qui composent l’essentiel de notre alimentation. Dans un hectare de forêt tropicale humide on peut généralement recenser entre 50 à 200 espèces d’arbres, alors que l’on en compte rarement plus de dix dans un hectare de forêt tempérée. La disparition d’une espèce entraîne simultanément la perte de tout son potentiel génétique et peut entraîner des réactions en chaîne, induisant d’autres disparitions. Or « Nous sommes à la veille de la plus grande crise d’extinction depuis la disparition des dinosaures. »[2]

Les causes de la déforestation

Selon le rapport 2007 de la FAO, des progrès ont été accomplis sur la voie de la gestion durable des forêts. Cependant la déforestation atteint maintenant 13 millions d’hectares par an. Cela concerne d’abord les forêts tropicales, tandis que la superficie des forêts augmente en Europe. Mais si la forêt française semble bien se porter au point de vue quantitatif, avec une superficie totale en augmentation, il n’en est pas de même au plan qualitatif avec des reboisements monospécifiques.

L’agriculture sur brûlis qui s’intensifie sous la pression démographique, aboutit à une stérilisation des sols. Le ranching amazonien substitue la prairie pour l’élevage bovin aux forêts anciennes, laissant au bout de quelques années des sols épuisés. La concentration de terres s’accompagne de conflits sociaux souvent violents. Les monocultures sur lesquelles reposait la colonisation (thé, café et cacao, épices et aromates)  se sont étendues (bananes, papayes et ananas), avec l’habituel « paquet technologique » hérité de la Révolution verte des années 1960 (mécanisation, engrais chimiques, herbicides et pesticides, parfois irrigation, mais aussi réseaux routiers étendant la déforestation). Le palmier à huile est devenu la cause principale de déboisement en Indonésie, et commence à porter atteinte aux forêts dans bien d’autres pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine : on l’utilise dans l’industrie agroalimentaire et pour la production de carburant. Aliment du bétail riche en protéines et lui aussi matière première pour la production d’agrocarburant, on dit du soja qu’il est l’un des plus féroces ennemis de la forêt brésilienne. L’esclavagisme est une réalité quotidienne dans certaines grandes exploitations agricoles du Brésil. Les forêts de mangroves sont converties en élevages de crevettes après déboisement, et totalement appauvries.

Les barrages hydroélectriques inondent des centaines de milliers de kilomètres carrés, parfois dénoncés comme « folie technique et environnementale ».

Les gouvernements encouragent les industries minières (étain, cuivre, or, bauxite, cobalt, charbon, minerai de fer, pétrole, gaz naturel), qui impliquent d’importants défrichements et des pollutions annexes. La Guyane vend 2 fois plus d’or qu’elle n’en produit légalement. L’orpaillage – officiel ou clandestin- a pour corollaire l’invasion des réserves indigènes, la diffusion des maladies, l’insécurité, la contrebande, la corruption, la pollution par le mercure des rivières, des poissons et des populations qui s’en nourrissent.

L’exploitation pétrolière provoque des dégâts sur l’environnement : perturbations de l’écosystème, construction de routes et d’héliports, pollution par les déchets toxiques et la combustion permanente des torchères, fuites sur les oléoducs, etc. Certaines compagnies pétrolières sont accusées d’avoir provoqué des déplacements de populations autochtones, voire des exterminations. Cependant certaines compagnies, soucieuses de leur image, mettent en avant leurs préoccupations environnementales, s’engageant à remettre intégralement le site en état et à veiller à une réhabilitation optimale et durable.

Le recul des forêts tropicales était déjà marqué à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La productivité des déboiseurs s’est accrue durant la seconde moitié du XXe siècle, avec la mécanisation et les aménagements routiers. Les forêts sont souvent parmi les victimes des guerres, comme au Laos et au Vietnam où les Américains ont détruit systématiquement d’immenses territoires.

Depuis la fondation de l’ONU en 1945, l’exploitation des forêts mondiales a été régulée par de multiples organisations. De rapports en programmes, les préoccupations relatives au recul des forêts tropicales et de la biodiversité qu’elles abritent se sont affirmées. Les Etats ont décidé de réguler ou interrompre les exportations et l’exploitation forestière. Mais il y a loin, parfois, entre les décisions et leur application. Les politiques forestières du Brésil en Amazonie depuis une cinquantaine d’années montrent bien l’évolution des mentalités et des pratiques.

En 2003, tandis que pour la FAO le protocole de Kyoto est entré en vigueur, « avec des conséquences majeures pour le secteur », Frédéric DURAND, Francis HALLE, et Nicolas HULOT[3] proclamaient que désormais « Forêts tropicales : c’est fichu ! ».

Deux points de vue s’affrontent dans le débat sur l’avenir des forêts. Les forestiers, les grandes institutions (FAO) et les élites locales, rendent les paysans et les petits exploitants régionaux responsables de la déforestation. Les ONG, les églises, partis politiques, syndicats, associations locales, etc., dénoncent l’activité de prédation des grands groupes et des gouvernements complices. Les ONG, porteuses d’un discours à la fois mobilisateur et parfois réducteur, se sont placées « dans une triple position de juge, d’arbitre et d’acteur. »[4]

L’exploitation des produits de la forêt

La forêt tropicale procure à ses habitants une grande diversité de matériaux et de produits nécessaires à leur vie quotidienne (constructions, outils, vannerie, instruments de musique, plantes médicinales…). L’alimentation combine souvent les produits de l’agriculture à ceux de la prédation (cueillette, chasse, pêche).

Le bois est aux trois-quarts un combustible et une source d’énergie (charbon de bois) dans le monde tropical, tandis qu’il est essentiellement utilisé comme matière première industrielle dans les pays du Nord. Les bois tropicaux ne constituent que 20% de la production mondiale de bois et leur commerce mondial porte de plus en plus sur des produits transformés comme les contreplaqués ou la pâte à papier. Les pays d’Asie du Sud-est (Indonésie, Malaisie, Thaïlande) ont développé à grande échelle une industrie d’exploitation et de transformation du bois qui s’intéresse maintenant à l’Afrique.

L’agroforesterie associe sur une même parcelle des arbres et des cultures annuelles ou des prairies.

La forêt est la source d’une large gamme de produits non ligneux : fruits, gommes, résines, huiles, écorces, essences, fibres, substances médici­nales, colorants, etc, dont la révolution industrielle du XIXe siècle a révélé l’importance. La collecte du caoutchouc est, comme le cacao au XVIIe siècle, le modèle ancien de l’extractivisme (parfois réhabilité aujourd’hui), qui concerne aussi la noix du Brésil ou l’huile essentiel­le de bois de rose destinées au commerce international. Les « rois du caoutchouc » dirigeaient un réseau d’intermédiaires finançant les propriétaires des plantations menant la traque et l’extermination des Indiens. Au bas de l’échelle, les seringueiros chargés de recueillir le latex, réduits à un quasi-esclavage par un système d’endettement. Dans les années 1980, les seringueiros et les Indiens prirent conscience de la convergence de leurs intérêts à pré­server la forêt de l’exploitation intensive des forestiers et des éleveurs.

Outre des aliments (noix du Brésil, cœurs de palmiers), la forêt fournit au commerce international des plantes indispensables à la chimie et à la pharmacie qui en font des cibles de la biopiraterie. On estime qu’environ 40% des médicaments commercialisés par l’industrie pharmaceutique contiennent des sub­stances originaires des forêts tropicales.

La forêt amazonienne (Pérou, Colombie) abrite aussi la culture de la coca et le narcotrafic, suscitant les déboisements, la pollution des rivières et des bouleversements sociaux dans un climat d’extrême violence attisée par les groupes révolutionnaires.

Les peuples autochtones

Le respect des populations locales et de leurs droits faisait rarement partie des préoccupations des colonisateurs. Les Etats devenus indépendants n’ont pas toujours été plus attentifs. Puis les politiques ont visé à la sédentarisation des populations itinérantes et à leur acculturation – c’est-à-dire leur intégration, souvent en parallèle avec les missions chrétiennes, les discours mêlant le progrès technique et social avec le prosélytisme religieux. Les missionnaires peuvent être les principaux agents de l’acculturation : d’abord pacification et aide médicale, puis enseignement de l’agricul­ture, et enfin catéchèse et conversion à la religion et à la morale catholiques. Tandis que les affrontements entre les communautés indigènes et les bûcherons sont de plus en plus fréquents, les missionnaires pacificateurs ouvrent la voie à la planification et aux multinationales.

Il faut attendre 1982 pour que les Nations unies reconnaissent l’existence de « peuples autochtones », définis comme les des­cendants des premiers habitants des territoires conquis. En 1992, le prix Nobel de la paix est attribué à une indienne du Guatemala, Rigoberta Menchu, en reconnais­sance de sa lutte pour la défense des droits des peuples indigènes des Amériques. Le célèbre Agenda 21 reconnaît (principe 22) que les « peuples autochtones » ont un rôle vital à jouer dans la gestion de l’environnement et la préservation de la biodiversité, du fait de leurs connaissances et pratiques traditionnelles ; ce qu’a confirmé la Convention sur la diversité biologique, puis la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, adoptée en septembre 2007 malgré l’opposition de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande et des Etats-Unis.

Les associations fondées par les Indiens dans la plupart des pays d’Amérique latine, s’armant des droits qui leur sont constitutionnellement reconnus, ont pour vocation de défendre leur patrimoine matériel et spirituel, avec l’aide de tous ceux de l’autre camp qu’ils peuvent accepter comme alliés ou protecteurs.

Il existe encore des peuples autochtones qui vivent de la forêt presque de la même manière qu’il y a cinq cents, six cents ou mille ans, et que l’avancée des fronts forestiers et miniers menace d’aliénation, de dégradation et de mort culturelle, de maladies physiques contre lesquelles ils ne sont pas immunisés, de déportation ou d’extinction.

« Cela dit que pouvons-nous faire ? Agir à long terme, pour les aider à maîtriser leur futur, à obtenir une identité, un statut social qui s’intègre dans le système national du pays où ils demeurent géographiquement, et cela sans devoir sacrifier leur culture et leur vision propre de l’Univers. Sans perdre leur propre structure sociale, leur langue et leurs croyances. Sans quitter leurs terres ou les voir envahir. Sans immoler au nom du « progrès » cette incommensurable joie de vivre qui leur est propre. »[5]


[1] Food and Agriculture OrganizationOrganisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture
[2]
Ahmed DJOGHLAF, secrétaire de la Convention sur la biodiversité, 8e conférence, 20 mars 2006
[3]
DURAND Frédéric, HALLE Francis, HULOT Nicolas, « Forêts tropicales : c’est fichu ! », Le Monde, 10 novembre 2003
[4]
BERGONZONI Jean-Claude, LANLY Jean-Paul, Les forêts tropicales, CIRAD, 2000
[5]
Jéromine PASTEUR

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